1916 |
Rédigé le 16 décembre 1916. Expédié de Zürich à Clarens (Suisse). Source : Œuvres, t. XXXV, pp. 266-269. |
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Chère amie,
En ce qui concerne Radek, il s'est fait en vous, autant que chez Grigori, une sorte de confusion entre les impressions personnelles et la tristesse suscitée par le « sombre » tableau politique d'une part, et la politique en général, d'autre part. Vous vous apitoyez, vous êtes triste, vous soupirez, et c'est tout. Il était impossible de faire une autre politique que celle qui a été menée. Il était impossible de renoncer aux points de vue justes et de se rendre aux « méthodes de Tyszka. » Si le tableau est « sombre », si les gauches sont faibles et si Vorbote [1] ne paraît pas, c'est que le mouvement révolutionnaire croît avec une lenteur et un mal extrêmes. Il faut s'y faire. Les blocs pourris, formés avec une personne (ou avec E. B.+K i i a), n'auraient fait que gêner la réalisation de la tâche difficile qui est de tenir dans une période difficile.
En ce qui concerne « l'économisme impérialiste », j'ai le sentiment que nous « parlons à côté l'un de l'autre ». Vous tournez la définition que j'ai donnée, vous l'évitez et vous posez la question à nouveau.
Les « économistes » n'ont pas « renoncé » à la lutte politique (comme vous l'écrivez), c'est inexact. Ils l'ont faussement définie. Les « économistes impérialistes » aussi.
Vous écrivez : « Est-ce que même le refus total des revendications démocratiques signifierait le refus de la lutte politique ? Est-ce que la lutte directe pour la conquête du pouvoir n'est pas une lutte politique ? »
Boukharine (et en partie Radek) semble précisément dire quelque chose de ce genre. Et ce n'est pas juste. « La lutte directe pour la conquête du pouvoir » avec « le refus total des revendications démocratiques », c'est quelque chose de confus, de non approfondi, de déroutant, et c'est là précisément que se laisse dérouter Boukharine.
Justement vous abordez encore le problème un peu d'un autre côté, en voyant une contradiction entre les §§ 2 et 8.
Le § 2 dit d'une façon générale : la révolution socialiste est impossible sans la lutte pour la démocratie. C'est indiscutable. Et c'est là justement la faiblesse de Radek+ Boukharine qui, n'étant pas d'accord (comme d'ailleurs même vous), ne se décident pas à le contester !!
Et par la suite, dans un certain sens, pour une période donnée, tous les buts démocratiques (non seulement le droit de libre disposition I Remarquez-le bien ! Vous l'oubliez !) sont capables de freiner la révolution socialiste. Dans quel sens ? A quel moment ? Quand ? Comment ? Par exemple, si le mouvement a déjà éclaté, la révolution a déjà commencé, il faut prendre les banques, et qu'on nous dise : attends, d'abord consolide, légitime la république, etc. !
Par exemple, en août 1905, le boycott de la Douma était juste et n'a pas marqué un refus de la lutte politique.
((§ 2 = le refus de participer, en général, aux institutions gouvernementales est absurde; § 8 = il est des cas où il faut renoncer : voilà une confrontation évidente expliquant qu'il n'y a pas de contradiction entre le § 2 et le § 8.))
Contre Junius. Période : la guerre impérialiste. Le moyen à employer contre elle ? Seule la révolution socialiste en Allemagne. Junius s'est arrêtée à demi-mot et a pris la démocratie sans révolution socialiste.
Il faut savoir unir la lutte pour la démocratie et la lutte pour la révolution socialiste, en subordonnant la première à la seconde. Voilà la difficulté, voilà l'essentiel.
Les tolstoïens et les anarchistes rejettent la première. Boukharine et Radek se sont laissé dérouter, n'ayant pas su unir la première et la seconde.
Or, je dis, moi : ne perds pas de vue le principal (la révolution socialiste); mets-la au premier plan (Junius ne l'a pas fait); en les lui subordonnant, en les coordonnant, en les sous-tendant, pose toutes les revendications démocratiques (Radek+Boukharine en ont inconsidérément écarté une) et souviens-toi que la lutte pour l'essentiel peut éclater à partir de la lutte sur un point particulier. C'est, je crois, le seul point de vue juste.
Une guerre de la France + la Russie contre l'Allemagne en 1891. Vous prenez « mon critère » et l'appliquez uniquement à la France et à la Russie !!!! Mais voyons, où est donc la logique là-dedans ? Je dis, quant à moi, que de la part de la France et de la Russie, c'eût été une guerre réactionnaire (une guerre pour faire rétrograder l'évolution de l'Allemagne et la faire revenir de l'unité nationale au morcellement). Mais de la part de l'Allemagne ? Vous ne dites rien. C'est pourtant le principal. En 1891, de la part de l'Allemagne, il n'y avait pas et ne pouvait pas y avoir une guerre de caractère impérialiste.
Vous avez oublié le principal : en 1891, il n'y avait pas d'impérialisme en général (j'ai essayé de montrer dans ma brochure qu'il est apparu vers 1898-1900, pas avant), et il n'y avait pas, il ne pouvait pas y avoir de guerre impérialiste de la part de l'Allemagne. (Au fait, il n'y avait pas non plus, alors, de Russie révolutionnaire. C'est très important.)
Puis : « la « possibilité » du démembrement de l'Allemagne n'est pas exclue même dans la guerre de 1914-1917 », écrivez-vous, passant de l'appréciation de ce qui existe à ce qui est possible.
Ce n'est pas historique. Ce n'est pas de la politique.
Ce qui est maintenant, c'est une guerre impérialiste des deux côtés. Nous l'avons répété mille fois. Voilà l'essentiel.
Et pour ce qui est du a possible » !?? Ce n'est pas ce qui manque !
Il est ridicule de nier la « possibilité » pour une guerre impérialiste de se transformer en guerre nationale (bien qu'Oussiévitch ait été terrifié par cette idée !). Qu'est-ce qui n'est pas « possible » sur terre ! Mais jusqu'ici, cette transformation n'a pas eu lieu. Le marxisme étaye sa politique sur la réalité et non sur le « possible ». Il est possible qu'un phénomène se transforme en un autre, et notre tactique n'est pas ossifiée ! Parlez-moi de la réalité et non pas des possibilités !
Engels avait raison. J'ai vu dans ma vie porter bien des accusations hâtives d'opportunisme contre Engels et je suis plus que méfiant à leur égard. Essayez donc de prouver d'abord qu'Engels avait tort !! Vous ne le prouverez pas !
La préface d'Engels aux Luttes de classes en France ? Ne savez-vous pas qu'elle a été dénaturée à Berlin contre sa volonté ? Est-ce une critique sérieuse ?
Sa déclaration sur la grève belge [2] ? Quand ? Où ? Laquelle ? Je l'ignore.
Non. Non. Engels n'était pas infaillible. Marx n'était pas infaillible. Mais si vous voulez démontrer leurs « erreurs », vous devez vous y prendre autrement, croyez-moi, tout à fait autrement. Sinon vous aurez mille fois tort.
Je vous serre bien, bien fort la main.
Votre Lénine
Notes
En français dans le texte.
| 1 | Vorbote (« Le précurseur ») : revue marxiste publiée en allemand par la gauche zimmerwaldienne sous la direction d’Anton Pannekoek et Henriette Roland Holst. Lénine, Trotsky, Mehring, Clara Zetkin faisaient partie de son comité de rédaction. Il ne parut que deux numéros en 1916. |
| 2 | Il s'agit, semble-t-il, des propos d’Engels dans sa lettre à F. Sorge du 8 avril 1891. |