1917 |
Source : Œuvres, t. XVIII, pp. 622-623. |
|
|
Chère amie, j'ai reçu la traduction. Merci beaucoup. Je l'ai fait suivre [1].
En ce qui concerne la censure à laquelle vous avez soumis mon article français, je suis à vrai dire fort étonné. Comme vous n'avez pas envoyé l'original et comme, de manière générale, je ne me chargerais sûrement pas de traduire en français, je l'ai envoyé bien sûr, à votre façon, en sautant le passage qui parle d'Engels.
« À la seule pensée que je défends le point de vue d'Engels sur la guerre et sur la position des Allemands de l'époque, le sang bouillonne dans vos veines et vous ne pouvez traduire cela »...
Bigre ! Je ne m'attendais pas à cela ! Car nous, aussi bien moi que Grigori, nous nous sommes bien des fois référés, directement ou indirectement, en 1914 et en 1915, à ce passage, voire à cette proclamation, intervention, déclaration.
Engels avait écrit cela primitivement pour les socialistes français et cela avait paru dans leur Almanach du Parti ouvrier. À l'époque, les Français n'avaient pas protesté, sentant, s'ils ne le comprenaient pas nettement, que la guerre de Boulanger+Alexandre III contre l'Allemagne de l'époque n'était antidémocratique que de leur part, tandis que de la part de l'Allemagne (il ne pouvait à l'époque être question de son impérialisme !!), c'eût été en réalité une simple « défense », en réalité une guerre pour l'existence nationale.
Et voici que vous fulminez contre ce que les Français eux-mêmes avaient reconnu comme juste en 1891, et de quelle manière ! Or, la veille, à la réunion des Suisses de gauche, ils (ces semi-pacifistes, on n'en tirera rien) avaient envoyé promener ma référence à cette déclaration d’Engels avec une invraisemblable légèreté propre à eux seuls.
Vous n’avez rien dit de mon article en réponse à Kievski.
Mon travail avec les Suisses de gauche, ainsi que les réflexions entraînées par les stupidités qu'a pu formuler Radek, tout cela me convainc de plus en plus que la seule position juste sur la question capitale des motifs de rejet de la défense de la Patrie est la nôtre. Avez-vous vu le n°6 de Jugend-Internationale dont j'avais parlé dans le Rec. n°2 (l’avez-vous reçu ?), l'Arbeiterpolitik n°25 [2] ?
J'ai une carte postale de Kaménev. Je vous l'envoie. Olga écrit que les affaires de la gauche s’améliorent, qu'une organisation des Français+Italiens (!! cela me réjouit particulièrement)+les Russes de la gauche de Zimmerwald a été fondée et que Guilbeaux m'’écrira à son sujet (si vous le désirez, je vous enverrai cette lettre). Je m'efforce de suivre Avanti ! et j'ai la conviction que Souvarine a raison : Turati est entièrement kautskiste et il voudrait pousser sur cette voie toute la fraction socialiste de la Chambre italienne. Son dernier discours (17.I) est adroit : c’est un pacifiste bourgeois roublard, il n’a rien de socialiste.
Je vous serre très, très chaleureusement la main.
Votre Lénine
Notes
| 1 | Voir lettre à I. Armand du 19 janvier 1917 (n° 549). |
| 2 | Le numéro 6 de la revue Jugend-Internationale du Ier décembre 1916 inséra (sous la signature de Nota Bene) l’article de Boukharine « l’État brigand impérialiste ». Lénine en a fait la critique dans son article « L'Internationale de la jeunesse », publié dans le Recueil du « Social-Démocrate » n° 2 (voir Œuvres, Paris-Moscou, t. 23, pp. 179-184). La revue Arbeiterpolitik n° 25 du 9 décembre 1916 publia avec quelques coupures, ce même article de Boukharine sous le titre « L’État impérialiste ». |