1917 |
Rédigé le 30 janvier 1917. Expédié de Zürich à Clarens (Suisse). Source : Œuvres, t. XXXV, pp. 282-284. |
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Chère amie,
J'ai reçu les coupures. Merci !
Dernièrement il est venu chez nous deux prisonniers de guerre évadés. C'était intéressant de voir des hommes « vivants », non dévorés par le chancre de l'émigration ! Des numéros ! L'un, un Juif de Bessarabie, qui en a vu des choses, un social-démocrate ou presque, son frère était membre du Bund, etc. Il a pas mal trimé, mais rien d'intéressant par lui-même, parce que trop commun. L'autre, un paysan de Voronèje, d'une famille de vieux-croyants. Un homme qui sentait le terroir. Très curieux à voir et à entendre. Il a vécu un an prisonnier en Allemagne (en général, il s'y passe des horreurs à n'en plus finir), dans un camp de 27 000 Ukrainiens. Les Allemands groupent les nationalités par camp, font leur possible pour les séparer de la Russie; ils envoyaient aux Ukrainiens d'adroits orateurs venus de Galicie. Le résultat ? 2 000 d'entre eux seulement se sont prononcés pour « l'indépendance » (indépendance plutôt dans le sens d'autonomie que de séparation) après des mois d'efforts de la part des propagandistes !! Les autres, nous dit-il, devenaient furieux à l'idée de se séparer de la Russie pour aller avec les Allemands ou les Autrichiens.
Fait significatif ! Impossible de ne pas y croire. 27 000, c'est un gros chiffre. Un an, c'est un grand délai. Les conditions pour la propagande des Galiciens étaient extrêmement favorables. Et cependant, leur affinité avec les Grands-Russes a pris le dessus ! Il ne faut pas en déduire, naturellement, que la « liberté de séparation » n'est pas juste. Au contraire. Mais il en découle que, peut-être, la Russie ne connaîtra pas le sort d'une évolution de « type autrichien ».
En ce qui concerne la défense de la patrie, notre homme de Voronèje est comme Troïanovski et Plékhanov. Il a des sympathies pour le socialisme, mais « si les Allemands se ruent, comment ne pas se défendre ? » Il ne comprend pas. Il est profondément vexé (de même que le Juif !!) de ce que les Allemands battent sans merci les « nôtres ». En ce qui concerne le tsar et dieu, dit-il, c 'est bien fini pour les 27 000 Ukrainiens, de même qu’en ce qui concerne les gros propriétaires fonciers. Ils rentreront en Russie exaspérés et éclairés.
Le seul désir de l'homme de Voronèje est de revoir son pays, la terre, sa petite exploitation. Il a erré, en travaillant, dans des villages allemands, il a observé et appris.
Ils disent du bien des Français (en captivité) : ce sont de bons camarades. « Les Allemands aussi s'en prennent à leur kaiser. » Les Anglais sont haïs : « Des orgueilleux; ils ne vous donneraient pas une croûte de pain, à moins que vous ne leur laviez le plancher. » (La voilà, la racaille corrompue par l'impérialisme !)
Autre chose : le beau tintamarre soulevé par le référendum [1], surtout l'exposé des motifs ! Une merveille ! Si vous aviez vu les articles de Grimm et Cie dans le Berner Tagwacht et dans la presse social-démocrate « de province » ! Des hurlements, des lamentations ! Nous avons porté un coup droit à ces canailles. J'ai incité Radek de toutes mes forces (il est encore là et nous sommes – vous ne vous y attendiez pas ? – de grands amis, comme toujours contre le « centre », quand il n'y a pas de terrain pour les tergiversations de Radek, de jeu à propos des « droits », etc.) à écrire une brochure : nous nous sommes promenés dans Zürich des heures entières et je l'ai harcelé. Et puis voilà, il l'a écrite. Nos « gauches » effrayés par Nobs et Platten (ces héros-là ont eu peur de Grimm qui a eu peur de Greulich et Cie !!) en ont écouté le texte et l'ont coulé (!!) : ne pas l'éditer, sinon, exclusion du parti (!!). Nous l'éditerons séparément.
Nous passons par une période où l'intérêt est tendu, où tous les internationalistes authentiques doivent aider les ouvriers et les gauches suisses. Et nous les aiderons !
Autre chose encore. J'ai relu Zur Wohnungsfrage d'Engels, avec la préface de 1887. La connaissez-vous ? C'est un délice ! Je suis toujours « amoureux » de Marx et d'Engels, et je ne puis supporter avec calme qu'on les dénigre. Oui, ce sont des hommes véritables ! Il faut se mettre à leur école. Nous ne devons pas quitter ce terrain. C'est ce terrain qu'ont abandonné les social-chauvins et les kautskistes. (Au fait, avez-vous vu la résolution Loriot-Rappoport-Saumoneau [2] ? Elle aussi kautskiste aux 3/4. J'aimerais bien écrire pour les Français, afin de la démolir, elle et tout le pacifisme avec. Je demanderai à Gricha s'il se chargerait de la publication. Il n'a pas répondu à propos de ma réponse à Souvarine.) Bon, meilleurs souhaits, ce que j'ai pu tout de même bavarder avec vous !
Je vous serre la main.
Votre Lénine
P.-S. J'espère qu'en Suisse romande, le référendum fera aussi grand bien. J'attends des nouvelles d'Abramovitch, Olga, etc.
Notes
| 1 | Il s'agit du référendum pour la convocation d’un congrès extraordinaire du Parti social-démocrate suisse qui devait examiner la question de l'attitude à l'égard du militarisme et de la guerre. Le référendum avait été annoncé par les social-démocrates suisses de gauche à la suite de la décision du Bureau du Parti social-démocrate suisse d’ajourner la convocation de ce congrès pour une période indéterminée. |
| 2 | Il s’agit de la résolution soumise au congrès du Parti socialiste français qui se tint à Paris en décembre 1916. Voir à ce sujet l’article de Lénine « Pacifisme bourgeois et pacifisme socialiste » (Œuvres, Paris-Moscou, t. 23, рр. 193-209). |